|
 |
 |
 |
 |
|
Visites du site |
Content View Hits : 31508
|
|
 |
 |
 |
 |
|
|
 |
 |
 |
 |
Thursday, 29 July 2010 |
|
Pourquoi Israel s'acharne sur le Liban |
|
|
|
|
Written by George Corm (Le Monde Diplomatique, 19 novembre 2006)
|
|
Tuesday, 05 December 2006 14:40 |
Pourquoi Israël s’acharne sur le Liban
Georges Corm
publié le dimanche 19 novembre 2006.
Israël a toujours craint le caractère multiconfessionnel du Liban et
misé sur sa désintégration. Mais, contrairement aux précédents, ce
conflit ne semble pas avoir réussi à y rallumer la guerre civile.
Georges Corm
Israël dès sa naissance, en tant qu’« Etat des juifs », pour
reprendre le titre du livre de Theodor Herzl, fondateur du mouvement
sioniste en 1897, s’est heurté à la survivance plus que millénaire du
pluralisme religieux au Proche-Orient, notamment entre chrétiens
orientaux et musulmans sunnites, chiites, druzes ou alaouites. En
Palestine, en Syrie, au Liban, en Irak, en Egypte, des communautés
religieuses diverses, y compris juives, vivent entrelacées (1). Créer
dans ce milieu pluriel un Etat exclusivement pour les juifs n’allait
donc pas manquer de se heurter à une vive résistance.
Les premiers à s’alarmer du côté arabe, dès le début du XXe siècle,
furent les chrétiens de Palestine, du Liban et de Syrie : ils
sentirent la menace que faisait planer sur leur propre sort l’avènement
d’un tel Etat, fondé sur le monopole d’une communauté alimentée par un
apport démographique étranger à la région : les juifs ashkénazes
fuyant les persécutions en Russie et en Europe orientale. Aux yeux des
communautés chrétiennes orientales, l’entreprise sioniste, appuyée par
les puissances coloniales européennes, ne manquerait pas de ressembler
aux croisades, et donc mettrait en péril les bonnes relations
séculaires entre chrétiens et musulmans du Proche-Orient. Par ailleurs,
un tel succès pourrait amener certains, dans les communautés
chrétiennes locales, à vouloir jouir du même droit que les juifs venus
d’outre-mer à un Etat communautaire chrétien.
Les colons juifs, de leur côté, avant même la création de l’Etat
d’Israël, considérèrent parfois les minorités chrétiennes du
Proche-Orient comme de possibles alliés. Leur espoir fut cependant
déçu : les chrétiens du Grand Liban, établi par la France
mandataire en 1919, restèrent dans l’ensemble insensibles. En prêchant
un retour aux sources phéniciennes du Liban, le poète libanais
d’expression française Charles Corm ne cherchait nullement à copier
l’idéologie sioniste, mais à fonder un nationalisme libanais moderne
transcendant les clivages entre chrétiens et musulmans. A cette même
époque, le nationalisme égyptien invoque aussi des racines
pharaoniques, et le nationalisme irakien naissant le glorieux
patrimoine babylonien.
Michel Chiha, un autre Libanais francophone et francophile, brillant
journaliste à l’influence politique profonde, mit en garde les Libanais
contre la déstabilisation qu’Israël allait provoquer dans tout le
Proche-Orient. Il les sensibilisa à l’hostilité que le Liban allait
polariser, son pluralisme communautaire en faisant l’antithèse de
l’exclusivisme communautaire israélien. Sans doute, celui qui
sensibilisa le plus les Libanais au destin difficile de leur pays,
confronté à l’épreuve de l’émergence de l’Etat d’Israël, fut un prêtre
maronite, Youakim Moubarac, qui consacra son œuvre abondante au
dialogue islamo-chrétien et à la place centrale du Liban et de la
Palestine dans ce dialogue (2).
Il n’est donc pas étonnant de voir l’armée libanaise participer aux
combats de la guerre de 1948, aux côtés des autres armées arabes ;
en 1949, un accord d’armistice est signé entre le Liban et Israël.
Sagement, l’armée libanaise s’abstint de participer à la guerre de juin
1967, durant laquelle Israël occupa le Sinaï égyptien, le Golan syrien
ainsi que Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza
palestiniennes. Pourtant, le Liban ne réussit pas à échapper aux
tensions de plus en plus vives que cette guerre avait créées au
Proche-Orient. Ses libertés démocratiques et la multiplicité des
sensibilités politiques le transformèrent en caisse de résonance des
graves troubles suscités dans tout le monde arabe par la victoire
israélienne de 1967.
Par ailleurs, l’ampleur de la défaite des pays arabes et l’occupation
de toute la Palestine entraînent de profonds bouleversements dans la
société palestinienne, avec l’affirmation de mouvements armés recrutant
dans les camps de réfugiés, notamment en Jordanie et au Liban - qui en
accueillirent le plus grand nombre par rapport à leur population et à
leur taille. Chassés de Jordanie en 1969 par la répression de l’armée
jordanienne (« Septembre noir »), les mouvements de
résistance palestiniens élargissent leur implantation au Liban, d’où
ils mènent parfois des opérations de guérilla contre Israël à partir de
la frontière. D’où la politique de représailles massives de l’armée
israélienne contre les pays qui les abritent. Au Liban, en décembre
1968, un commando aéroporté israélien détruit toute la flotte civile
aérienne libanaise, y provoquant de profonds remous politiques et une
paralysie de plus en plus évidente du gouvernement.
En fait, à partir de la guerre israélo-arabe de 1973, le Liban devient
le champ de bataille unique de la confrontation avec Israël, les fronts
syriens et égyptiens étant totalement neutralisés (3). Ainsi s’ouvre le
chemin qui mènera à la conflagration de 1975. Proposé par beaucoup de
partis palestiniens comme un modèle pour une future Palestine laïque et
démocratique, intégrant juifs, chrétiens et musulmans sur un pied
d’égalité, le Liban sombre dans la violence (4).
Une coalition de partis laïques libanais se met en place sous
l’étiquette de Mouvement national, solidaire des groupes armés
palestiniens. Celui-ci comprend les diverses factions d’obédience
nassérienne, largement implantées dans la communauté sunnite, le Parti
communiste, le Parti populaire syrien et le Parti socialiste de Kamal
Joumblatt, père de M. Walid Joumblatt. En face, le Parti
phalangiste, sous l’influence d’un ancien ministre des affaires
étrangères, Charles Malik, très proche des Etats-Unis, commence à
s’armer et prétend regrouper tous les chrétiens sous l’emblème d’un
Front libanais. Ce dernier entend libérer le Liban de l’emprise
révolutionnaire palestinienne, soutenue par l’URSS et les pays arabes
dits « radicaux ».
Pour Israël, cette conjoncture libanaise, alimentée par sa politique de
représailles massives, remet à l’ordre du jour un dessein stratégique
datant du début des années 1950 : faire émerger, au Liban, un Etat
chrétien allié de l’Etat juif et justifiant la légitimité de ce dernier
au Proche-Orient (5). En envahissant le sud du Liban jusqu’au fleuve
Litani en 1978, son armée, conformément au vieux plan de David Ben
Gourion, met en place une milice de supplétifs débauchés de l’armée
libanaise, avec à sa tête un officier chrétien dissident ; cette
milice proclame en avril 1979 un Etat du « Liban libre » sur
les 800 km2 que l’armée israélienne occupera jusqu’en 2000, en
infraction à la résolution 425 du Conseil de sécurité de l’Organisation
des Nations unies (ONU).
Dans le même temps, bien que l’armée syrienne entre au Liban au
printemps 1976 pour arrêter une avance des troupes de la coalition des
mouvements palestiniens (6) et du Mouvement national contre les places
fortes du Front libanais, les partis composant ce dernier entrent en
relation avec Israël avec la bénédiction de Washington. Se met
progressivement en place une stratégie commune visant à imposer un
changement politique total au Liban : le Parti phalangiste,
profitant d’une nouvelle invasion israélienne, prendrait le pouvoir et
conclurait un accord de paix avec Israël sous patronage
américain ; les mouvements armés palestiniens seraient éradiqués.
Cette stratégie se concrétise lors de l’invasion de 1982, au cours de
laquelle le général Ariel Sharon assiège Beyrouth de juin à fin août,
puis installe un pouvoir phalangiste au Liban, avec la caution des
Occidentaux, de l’Arabie saoudite et de l’Egypte.
En pleine agression, le Parlement libanais élit un président de la
république phalangiste (Bechir Gemayel), puis, à la suite de
l’assassinat de celui-ci, son frère Amine. Sous pression américaine, le
nouveau pouvoir signe un traité de paix inégal avec Israël en 1983.
Dans le même temps, deux cent mille chrétiens de la zone du Chouf -
région montagneuse au sud-est de Beyrouth - sont déplacés par la
force : l’armée israélienne avait encouragé les milices chrétienne
et druze à s’entretuer, avant de se retirer de cette zone. Quant aux
organisations armées des partis laïques libanais, piliers de la
résistance à l’occupation depuis 1978, le pouvoir phalangiste les
désarme et les pourchasse, avec l’appui de la Force multinationale
d’interposition expédiée au Liban en août 1982 pour aider à
l’évacuation des combattants palestiniens et protéger les populations
civiles - avec le succès que l’on sait à Sabra et Chatila... Voilà qui
crée les conditions de la constitution du Parti de Dieu, le Hezbollah,
qui recrute dans la communauté chiite, galvanisée par la révolution
religieuse iranienne, et de sa mobilisation tenace pour en finir avec
l’occupation israélienne du Sud.
Faute d’avoir pu être satellisé aux Etats-Unis et à Israël, le Liban
s’enfonce dans une spirale de désintégration communautaire. En
1990-1991, en récompense de son ralliement à la coalition
anti-irakienne, les Occidentaux en accordent le contrôle à la Syrie. Le
pays se transforme en condominium saoudo-syrien, lorsque Rafic Hariri,
l’homme de confiance du roi d’Arabie saoudite, accède au poste de
premier ministre : il l’occupera sans interruption de 1992 à 1998,
puis de 2000 à 2004, entraînant le pays dans une vague sans précédent
de spéculations foncières et financières. Le Liban hérite ainsi d’une
dette de 40 milliards de dollars, mais une kyrielle de proches, de
courtisans, de princes arabes, d’officiers syriens, de banques locales
et de fonds d’investissement s’enrichissent au-delà de toute
imagination.
Adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU en septembre 2004, la
résolution 1559 vient remettre en cause le statut fragile du Liban. A
la suite de l’invasion de l’Irak et conformément à leur projet de
« Nouveau Moyen-Orient », les Etats-Unis refusent de laisser
le pays du Cèdre dans l’orbite de l’axe syro-iranien, dont le
Hezbollah, selon eux, représente une simple émanation : ils
entendent donc l’éradiquer. La résolution condamne toute reconduction
du mandat du président libanais Emile Lahoud (considéré comme le
principal appui de cette organisation déclarée « terroriste »
par les Etats-Unis) ; elle exige le retrait des troupes syriennes,
le déploiement de l’armée libanaise au sud du Liban et le désarmement
de toutes les milices - entendez le Hezbollah, pourtant qualifié de
« résistance » au Liban et dans tout le monde arabe, mais
aussi les organisations palestiniennes encore présentes.
Avec un aveuglement peu commun, la diplomatie française prit
l’initiative de cette résolution, sans doute afin de se réconcilier
avec les Etats-Unis après la brouille sur l’Irak. Mais, du même coup,
elle faisait sombrer le Liban dans la pire déstabilisation, le
renvoyant à sa situation entre 1975 et 1990 : un espace
d’affrontement entre toutes les forces antagonistes au Proche-Orient.
Les plans de réoccupation du sud du Liban furent alors mis en route.
Parallèlement, les Etats-Unis et la France, après l’assassinat de Rafic
Hariri, travaillèrent activement à faire émerger au Liban un pouvoir
local favorable aux thèses américaines, dites du 14 mars, cimentées
autour de la famille Hariri et de M. Joumblatt.
Le Conseil de sécurité se saisira d’ailleurs de l’assassinat de
l’ancien premier ministre, adoptant une série impressionnante de
résolutions concernant la constitution d’une commission d’enquête
internationale, puis celle d’un tribunal international, ainsi que la
réaffirmation de la nécessité de voir le gouvernement libanais
appliquer la résolution 1559. Cette agitation de l’instance suprême des
Nations unies contraste étrangement avec sa passivité, lorsque, en
juillet 2006, Israël prend en otage l’ensemble du peuple libanais,
détruit des régions entières, dont il assassine les habitants par
centaines et condamne des dizaines de milliers d’autres à l’exode...
Décidément, le Liban continue de gêner considérablement Israël et la
« communauté internationale », qui soutient ou laisse
lâchement se perpétrer cette agression hors normes, parallèle à celle
qui est exercée à l’encontre de ce qui reste de la Palestine. Le couple
américano-israélien n’a pas mieux réussi, en 2006, la
« chirurgie » pratiquée en 1982 qui a mis le Liban à l’agonie
durant de nombreuses années, tout comme la Palestine aujourd’hui.
La « guerre des civilisations », cadre théorique de la
doctrine de la guerre contre le « terrorisme » et le
« fascisme islamique », prêchée par l’administration
américaine depuis 2002 ne risque-t-elle pas de plonger à nouveau les
Libanais dans une guerre sanglante entre communautés ? La vocation
libanaise de terre symbole du pluralisme religieux, qui contrarie tant
les Israéliens, pourra-t-elle survivre à ce nouveau coup de
boutoir ? Il est certes réconfortant de voir que la majorité des
chrétiens du Liban, à la différence de leur état d’esprit en 1975,
retrouvent leur patrimoine intellectuel et politique évoqué ci-dessus.
Ancien général en chef de l’armée libanaise qui tenta vainement, en
1989-1990, de bouter la Syrie hors du Liban, le général Michel Aoun
fait désormais figure d’homme le plus populaire dans la communauté
chrétienne. Lui-même enfant de la banlieue sud de Beyrouth, il s’est
déclaré solidaire du nouveau malheur qui frappe le pays, mais encore
plus durement la communauté chiite dont les zones d’habitation ont été
ravagées. Ce faisant, il a érigé un barrage contre la nouvelle discorde
communautaire que la violence hors normes de l’action israélienne
s’efforce de provoquer : celle-ci constituerait le meilleur atout
de l’Etat juif et de ses alliés à Washington pour tenter à nouveau,
comme en 1982, de briser cette nation « rebelle » et de la
satelliser.
Les sirènes du « clash des civilisations » et la lassitude de
tout un pays qui, depuis 1975, supporte seul, avec les Palestiniens, le
poids de la machine de guerre israélienne n’auront-elles pas raison, à
la longue, de l’admirable résistance de la société libanaise à tous les
malheurs qu’elle affronte ? Les nombreuses lacunes de la
résolution 1701 du Conseil de sécurité ne vont-elles pas être utilisées
pour permettre à Israël et aux Etats-Unis de dicter leur volonté au
gouvernement libanais et de s’immiscer dans ses affaires intérieures,
comme ils n’ont cessé de le faire depuis l’adoption de la résolution
1559 ?
Nombre de Libanais souhaitent voir leur pays neutralisé dans le conflit
israélo-palestinien, coupé de son arrière-pays syrien, devenant ainsi
un Monte-Carlo pour riches émirs pétroliers du « nouveau
Moyen-Orient » promis par M. George W.Bush. Mais ce vieux
rêve pusillanime ne saurait permettre au Liban de faire face aux défis
historiques qui lui sont lancés. De plus, le spectre de la guerre
civile à laquelle, sous couvert de « démocratisation », les
Etats-Unis poussent l’Irak et l’affrontement entre sunnites et chiites
que les régimes arabes clients soumis des Etats-Unis attisent dans la
région hantent désormais tous les esprits.
Cette désintégration participe des plans israéliens et américains. Elle
ouvrirait alors la porte à encore plus de chaos et de souffrances. Le
Liban saura-t-il s’en protéger et conserver le formidable élan de
solidarité de toutes les communautés face à l’agression ? Seul
l’avenir le dira.
(1) Cf. Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen, Geuthner, Paris, 1998.
(2) Cf. Youakim Moubarac, un homme d’exception, La Librairie orientale, Beyrouth, 2004.
(3) La signature par Anouar El-Sadate, sous égide américaine, d’un
traité de paix avec Israël (1978) a relancé les violences au Liban (cf.
Le Liban contemporain, La Découverte, Paris, 2005). En revanche, sur le
front syrien - le Golan occupé - règne jusqu’à aujourd’hui un calme qui
contraste avec la longue déstabilisation du Liban.
(4) Au cours de son célèbre discours du 12 novembre 1974 devant
l’Assemblée générale des Nations unies, Yasser Arafat parlera de son
« rêve » de voir émerger « un seul pays démocratique où
chrétiens, juifs et musulmans vivront dans un Etat fondé sur une base
de justice, d’égalité et de fraternité ».
(5) Lire « La balkanisation du Proche-Orient. Entre le mythe et la réalité », Le Monde diplomatique, janvier 1983.
(6) Un de ses premiers actes sera, au cours de l’été, le massacre du camp palestinien de Tal Al-Zaatar.
Georges Corm est ancien ministre libanais des finances, auteur du
Proche-Orient éclaté, 1956-2006, Gallimard, coll. « Folio »,
Paris, 2006, et de Orient-Occident, la fracture imaginaire, La
Découverte, Paris, 2005.
Septembre 2006 - Le Monde Diplomatique - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.monde-diplomatique.fr/20...
|
|
Last Updated on Sunday, 21 September 2008 00:54 |
|
|
 |
 |
 |
 |
|
|