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René Naba
La stratégie médiatique états-unienne 1945-2005.
Du bon usage des principes universels
Les grands principes universalistes découlent rarement de
considérations altruistes. Ils répondent davantage à des impératifs
matériels. Il a en a été ainsi du principe de la liberté de la
navigation brandie par l’Angleterre au XVIIe et XVIIIe siècles pour
assurer sa suprématie maritime et partant son hégémonie commerciale à
l’ensemble de la planète. Il en a été de même du mot d’ordre de
libre-échange décrété par les pays occidentaux au XIXe et XXe siècles
pour contraindre la Chine à écouler les marchandises occidentales sur
son marché intérieur au nom de la « politique de la porte
ouverte ». Il en sera de même du « principe de la liberté
d’information » fermement défendu par les États-Unis, au lendemain
de la Deuxième Guerre mondiale pour asseoir leur suprématie idéologique
dans les quatre domaines qui conditionnent la puissance :
politique, militaire, économique et culturel.
Dans leur bataille idéologique pour la conquête de l’imaginaire des
peuples, gage essentiel de la pérennité d’une nation, les États-Unis
développent un argumentaire reposant sur une double articulation, un
argument intellectuel, le principe de la liberté de la circulation de
l’information et des ressources, un argument pratique, le fait que les
États-Unis soient la seule grande démocratie au monde à ne disposer ni
d’un ministère de la culture, ni d’un ministère de la communication,
preuve irréfutable, selon eux, d’un régime de liberté.
Présenté comme l’antidote absolu au fascisme et au totalitarisme, le
principe de la liberté de l’information, constitue un des grands dogmes
de la politique états-unienne de l’après-guerre, son principal thème de
propagande. C’est une formidable machine de guerre qui répond à un
double objectif. Briser, d’une part, le cartel européen de
l’information, principalement le monopole britannique des câbles
transocéaniques qui assure —via Cable and Wireless— la cohésion de
l’Empire et confère une position de prépondérance à l’agence
britannique d’information Reuter’s, accessoirement la prééminence de
l’Agence française Havas, la future Agence France Presse (AFP) en
Amérique latine, zone d’intérêt prioritaire des États-Unis.
Neutraliser, d’autre part, toute critique par l’élimination de toute
concurrence européenne qui pourrait présenter les États-Unis en termes
peu flatteurs aux lecteurs, l’image dévalorisée de l’Américain cow-boy
mâcheur de chewing gum, ou plus grave la ségrégation raciale et les
lynchages du Klu Klux Klan ou encore le grand banditisme de l’époque de
la prohibition. Sous une liberté apparente perçait déjà le contrôle.
Toute une littérature va théoriser ce principe de liberté de
l’information et donner un habillage moral à une politique
d’expansion [1].
William Benton
L’un des plus éloquents théoriciens en la matière sera William Benton,
ancien sous-secrétaire d’État du président démocrate Franklin
Roosevelt, promoteur du « New Deal ». Benton qui présidera la
prestigieuse publication Encyclopaedia Britannica, dès la fin de la
Deuxième Guerre mondiale, invitera les États-Unis à « faire tout
ce qui est en leur pouvoir » pour briser les barrières
artificielles qui s’opposent à l’expansion des agences américaines
privées, des magazines, des films et autres moyens de communication.
La liberté de la presse et la liberté de l’échange de l’information
font partie intégrante de la politique étrangère états-unienne,
soutient-il estimant que le contrôle mondial des communications
favorise les débouchés d’exportation [2]. Sous les grands
principes percent déjà des objectifs matériels.
Quant à l’argument pratique, l’absence de structure ad hoc de
propagande, le fait est fondé, mais doit être nuancé. Certes il n’y a
ni ministère de la culture ni ministère de la communication dans le
gouvernement des États-Unis, mais, dans cette bataille idéologique, les
États-Unis pratiquent, non l’attaque frontale mais l’entrisme, une
stratégie de contournement périphérique, une diplomatie multilatérale
instrumentalisant les organisations internationales à vocation
universelle ou spécifique, doublée d’une diplomatie parallèle de ses
agences spécialisées : la CIA (agence centrale du renseignement)
et les Fondations philanthropiques pour le blanchiment des
fonds [3].
Que ce soit l’ONU, L’UNESCO, le Conseil économique et social de l’ONU
ou l’Organisation interaméricaine, toutes auront inscrit dans leur
charte « le principe de la liberté de l’information ».
Toutes, peu ou prou, auront fait office de tribune pour la propagation
de la doctrine états-unienne de la libre circulation de l’information.
Qu’on en juge. La chronologie suffit à fonder cette affirmation. En
septembre 1944, le Congrès des États-Unis officialise cette politique
par une motion proclamant « le droit mondial à l’information pour
les agences qui recueillent et font circuler l’information, sans
discrimination », un droit qui sera protégé par le Droit
international public.
Cinq mois après la motion du Congrès, la Conférence interaméricaine de
Mexico adopte à son tour une résolution sur le libre accès à
l’information (février 1945), suivie quatre mois plus tard de la
Conférence de San Francisco portant création de l’ONU (juin 1945), puis
du Conseil économique et social de l’ONU qui inclue la résolution dans
sa charte en février 1946. Puis, le principe de la liberté de
l’information reçoit une consécration officielle lors de la première
session de la conférence générale de l’UNESCO à Paris (novembre 1946),
suivi un mois plus tard par l’Assemblée générale de l’ONU qui proclame
« La liberté de l’information, droit humain fondamental,
impliquant le droit de rassembler, de transmettre et de publier des
nouvelles partout sans entraves » (14 décembre 1946). Le temps
n’est pas encore au journalisme embedded, ombiliqué à l’armée, imbriqué
aux sources de l’administration, pratiqué lors de l’invasion
anglo-saxonne de l’Irak en 2003, pour des raisons de « sécurité
nationale ».
En deux ans, la structure de la diplomatie multilatérale de
l’après-guerre est verrouillée par ce principe. Les États-Unis
réussissent à le faire figurer dans la charte des cinq grandes
organisations internationales (ONU, UNESCO, ECOSOC (Conseil Economique
et Social), Organisation interaméricaine et l’Assemblée générale de
l’ONU). L’ONU compte à l’époque cinquante cinq membres, le quart du
nombre actuel avec une majorité automatique pro-occidentale composée de
pays européens et latino-américains sous la férule états-unienne. Tous
les grands États du tiers-monde en sont absents. La Chine continentale
est boycottée au profit de Taiwan, l’Inde et le Pakistan, les deux
nouvelles puissance nucléaires d’Asie sont sous domination anglaise de
même que le Nigeria et l’Afrique du Sud, les deux géants de l’Afrique,
nouveaux candidats au titre de membres permanents du Conseil de
sécurité des Nations Unies, tandis que le Maghreb et l’Afrique
occidentale se trouvent, eux, sous contrôle français.
Les États-Unis, qui disposent pendant une quinzaine d’années d’une
majorité automatique, ne la dénigrent que lorsqu’elle rejoint le camp
adverse, le bloc neutraliste soutenu par le camp soviétique. Elle
refuse en conséquence de verser sa cotisation pendant une dizaine
d’années.
Le déploiement sur le théâtre euro-méditerranéen
Ce corpus doctrinal est animé par le Congrès pour la liberté et la
culture doublé sur le terrain d’une structure d’appoint de propagation
thématique en application d’une stratégie de maillage planétaire dite
de « global connexion » constitué d’un réseau enchevêtré de
radios profanes, de radios religieuses et de publications périodiques
animées par des prestigieuses personnalités sur les principaux théâtres
de la confrontation Est-Ouest, avec un ciblage particulier sur
l’ensemble arabe.
Le Congrès pour la liberté et la culture (1950-1967)
Fer de lance de la guerre idéologique anti-soviétique, le Congrès est
constitué d’un rassemblement hétéroclite de transfuges du bloc
soviétique, d’intellectuels occidentaux, anciens compagnons de route du
Parti communiste ou de simples intellectuels épris de reconnaissance
sociale ou de bien être matériel [4]. Sa propagande vise tout
autant à dénoncer le matérialisme marxiste qu’à sensibiliser les
esprits, sur le plan du conflit du Proche-Orient, à un arrimage
d’Israël au système d’alliance du monde occidental.
Ponctionnant 5 % du budget du Plan Marshall, soit près de 200 millions
de dollars par an, le Congrès finance la publication de dizaines
d’ouvrages au succès retentissant notamment New Class, une étude
sur l’oligarchie yougoslave réalisée par le dissident anti-Tito et
Docteur Jivago de l’écrivain russe Boris Pasternak ou encore L’Art de
la Conjecture du royaliste français Bertrand de Jouvenel.
Parmi les principaux animateurs du Congrès figuraient ainsi Sol
Lovitas, ancien collaborateur de Léon Trotski, le fondateur de l’Armée
Rouge, désormais recyclé à la tête de l’influente revue Partisan
Review, Nicolas Nabokov, fils du musicien Vladimir Nabokov ainsi que de
l’écrivain Arthur Koestler, dont la CIA assure la promotion de son
livre-culte Le Zéro et l’Infini achetant en sous main plusieurs
dizaines de milliers d’exemplaires pour en faire un succès de librairie
avec les retombées éditoriales inhérentes. Ce qui fait la gloire de cet
ancien communiste hongrois, ancien kibboutznik israélien qui se suicide
à Londres, point ultime de son parcours cahoteux.
Le Congrès complète son travail de pénétration par un maillage
éditorial sur tous les continents, finançant l’édition de quinze
publications aux avants postes de la Guerre froide. En France, le
Congrès bénéficie notamment du relais de deux institutions : Force
ouvrière (FO), la formation syndicale dissidente de la CGT
(Confédération générale du travail), la principale centrale ouvrière
communiste française de l’époque, et l’équipe du journal conservateur
Le Figaro autour de Pierre Brisson, ami du sociologue Raymond
Aron [5] et de Nicolas Nabokov ainsi que du concours d’André
Malraux, ancien ministre de la culture de Charles de Gaulle.
Annie Kriegel, éditorialiste du Figaro, passe ainsi de
l’ultra-stalinisme à l’ultra-sionisme sans le moindre sas de
décompression, trouvant dans ce quotidien une tribune appropriée à ses
nouvelles diatribes anticommunistes, à la mesure des panégyriques
passés en faveur de la « Patrie des travailleurs ». Épousant
un cheminement intellectuel analogue, son neveu par alliance, Alexandre
Adler, lui succède trente ans plus tard dans cette même fonction
tribunicienne au sein de ce même journal, fustigeant à longueur de
colonnes le nouvel ennemi public universel le « fascisme
vert », que son collègue éditorialiste Yvan Rioufol désigne par le
terme stigmatisant de « nazislamisme » [6]
Outre Annie Kriegel, deux autres personnalités se sont distinguées dans
ce dispositif pendant un demi-siècle par leur rôle prescripteur de
l’opinion occidentale particulièrement à l’égard du conflit
israélo-arabe et de la question palestinienne : Walter Laqueur et
Claire Sterling [7]. Natif de Pologne, en 1921 à Breslau (Wroclaw
actuellement), naturalisé anglais, collaborateur de la revue Commentary
et de The Public Interest fondé par son ami Irwing Kristoll, père de
William Kristoll junior, un des théoriciens du néo-conservatisme de
l’administration George Bush Jr. lors de la guerre d’Irak (2003) et de
« la destinée manifeste des Etats-Unis », Walter Laqueur
représente à Tel-Aviv pendant toute la durée des 17 ans de son
fonctionnement le Congrès pour la liberté et la culture. Il contribue
largement à cimenter un partenariat stratégique entre Israël et le
« Monde libre », notamment les États-Unis et l’Europe
occidentale à travers une série d’ouvrages répercutés par l’ensemble du
réseau des quinze publications du Congrès sur tous les continents. En
Europe, notamment à Berlin et Vienne, les deux lieux de transit
privilégiés du monde interlope des transfuges, des exfiltrés et des
agents double, à Rome, siège du parti communiste le plus important
d’Europe occidentale, le Parti communiste italien animé par des
dirigeants de légende tels Palmiro Togliatti et Enrico Berlinguer,
ainsi qu’à Beyrouth, traditionnelle caisse de résonance des turbulences
arabes, via une publication en langue arabe Al-Hiwar (Le Dialogue) qui
assure la propagation des thèses du Congrès à destination de l’ensemble
arabo-musulman.
Auteur de plusieurs ouvrages notamment La Génération Exodus , Mourir
pour Jérusalem, « La Tentation neutraliste, Walter Laqueur
co-préside, à 85 ans, le Conseil de la recherche internationale
rattaché au CSIS de New York [8]. Ses plus récents écrits portent
sur la nouvelle thématique idéologique de ses amis
néo-conservateurs : Une Guerre sans fin, le terrorisme au 21ème
siècle, ainsi qu’un ouvrage dont l’ambition cachée est de faire le tour
de la question sur l’un de sujets d’actualité les plus violemment
controversés de l’époque contemporaine : Les Voix de la
terreur : manifestes, écrits, Al-Qaïda, Hamas et autres
terroristes à travers le monde, à travers les âges.
Claire Sterling, (1918-1995), trône, elle, pendant un demi-siècle sur
le Reader’s Digest, l’un des principaux vecteurs souterrains de la
guerre culturelle menée par les services états-uniens. Grande
théoricienne de la criminalité transnationale, elle assume une fonction
de diversion, pratiquant avec un art consommé la « technique de
l’enfumage », poussant des contre-feux médiatiques pour détourner
l’attention sur les propres turpitudes de son camp.
Elle s’applique ainsi à dénoncer régulièrement la pieuvre
mafieuse [9], pour mieux occulter l’une des plus grande
entreprises criminelles du monde, le système Clearstream, système de
compensation bancaire du Luxembourg chargé du blanchissement des
opérations douteuses des grandes démocraties occidentales [10] ou
encore pour occulter l’instrumentalisation de la commercialisation de
la drogue pour le financement des opérations clandestines des services
états-uniens en Amérique latine.
Diffusé en dix sept langues dans 160 pays, le Reader’s Digest
popularise les analyses de Claire Sterling autoproclamée grande
spécialiste du terrorisme moyen-oriental dans son ouvrage The terror
network (Le Réseau terroriste) », exerçant de ce fait une sorte de
monopole de l’intimidation par l’expertise [11]. Sous couvert de
professionnalisme, Claire Sterling et Walter Laqueur auront alimenté
régulièrement les revues spécialisées subventionnées par la CIA de
chroniques dont le contenu est puisé directement auprès de leur
bailleur de fonds.
Préfiguration de l’endogamie contemporaine entre pouvoir politique et
pouvoir médiatique, le Congrès pour la Liberté et la Culture pratique à
grande échelle l’autolégitimation d’une pensée homogénéisée où l’expert
ne se reconnaît pas à la qualité de ses recherches mais à sa
fréquentation assidue des forums médiatiques ; où l’intellectuel
décrété comme tel mène une réflexion conforme à la politique éditoriale
des médias dont il est l’invité précisément afin d’accréditer la pensée
qu’ils propagent.
À coups de manipulation, de falsifications, de prévarications, une
large fraction de l’élite intellectuelle occidentale aura ainsi sombré
dans les travers qu’elle dénonce aujourd’hui comme étant l’une des
plaies du tiers-monde. De l’autopromotion des experts à
l’autosuggestion des thèmes, à l’intimidation par une prétendue
expertise, « l’Amérique », héraut du « Monde
libre », aura utilisé avec les complicités européennes et la
vénalité de certains leaders d’opinion contre le totalitarisme, les
méthodes mêmes du totalitarisme.
Les radios profanes : un tir de saturation
Le dispositif médiatique mis en place pour mener de pair le combat
contre le communisme, sur le plan international, et le combat contre
l’athéisme, sur le plan arabo-musulman, répond à un objectif qui relève
dans la terminologie militaire du « tir de saturation tous
azimuths ». Si sur le plan idéologique, Radio Free Europe est au
premier rang des instruments de la guerre psychologique contre le bloc
soviétique en sa qualité de principal retransmetteur de la production
intellectuelle du Congrès pour la liberté et la culture », Voice
of America est, quant à elle, le vecteur d’accompagnement de la
diplomatie états-unienne, alors que les radios religieuses font office
de levier de sensibilisation des groupes ethnico-communautaires de
confession chrétienne dans la zone euro-méditerranéenne.
Par l’entremise de Radio Free Europe, l’es États-Unis assurent une
pleine couverture de l’Europe orientale et des républiques musulmanes
d’Asie centrale, servant d’amplificateur aux débats et grandes
manifestations artistiques ou culturelles, les éditoriaux et analyses
confectionnés dans les publications satellites. Soutenue
intellectuellement et matériellement par la puissante Freedom
House [12] , bras armé de la propagande gouvernementale et de la
droite conservatrice internationale, Radio Free Europe Radio liberty
Inc, basée à Prague (République tchèque), dipose pendant 40 ans de cinq
sites d’émission en Europe, dont trois en Allemagne et de 54
fréquences. Radio Free Europe a un prolongement sur le continent
latino-américain Radio TV Marti (anti-cubaine) et en Asie, Radio Free
Asia.
Avec Voice of America (VOA), ces trois vecteurs relèvent au sein de
l’administration américaine de l’International Broadcasting Bureau
(IBB), disposant de vingt sites de retransmission dans le monde dont
trois dans les pays arabes (Maroc, Koweït, Émirats Arabes Unis) ainsi
qu’en Albanie, en Grèce, au Sri Lanka, en Allemagne, au Portugal et en
Espagne.
Voice of America est le premier vecteur trans-régional en termes de
puissance. Il dispose pour le secteur Méditerranée-Océan Indien de 24
émetteurs totalisant une puissance de feu inégalée de 9.100 KW et de 83
fréquences réparties sur trois sites d’émission. Deux d’entre eux
(Rhodes et Kavala (nord de la Grèce) sont destinées au secteur
Moyen-Orient/Asie Centrale, le troisième, Tanger, pour le Maghreb, les
Balkans et la Méditerranée occidentale. Ce dispositif est complété par
deux retransmetteurs installés dans deux principautés pétrolières, le
Koweit et les Émirats Arabes Unis. À cela s’ajoutent les nouveaux
vecteurs crées à l’occasion de la Deuxième Guerre contre l’Irak en
2005, Radio Sawa (Ensemble), la chaine de télévision Hurra (Libre).
Toujours en Méditerranée, les États-Unis aménagent, tant en Italie
qu’en Grèce, deux centres régionaux radiophoniques pour la production
des programmes à l’intention des troupes stationnées dans le cadre de
l’OTAN, à Héraklion (Grèce), siège de l’Armed Forces Radio and TV
Service Air Force European Broadcasting Squadron et à Vicenza (Italie),
siège du Southern European Broadcasting Service.
Le Congrès fonctionne pendant dix sept ans jusqu’à la Troisième Guerre
israélo-arabe de juin 1967. Il passe ensuite la main aux prédicateurs
électroniques dont le zèle prosélyte va se conjuguer au lobbying de la
politique sioniste des organisations juives états-uniennes pour
conduire Washington à s’engager dans un soutien sans faille à Israël.
États-uniens et Israéliens s’appliquent alors à promouvoir une
« idéologie des Droits de l’Homme », selon l’expression de
l’historien Peter Novick [13], comme arme de combat contre le
totalitarisme communiste, dans un premier temps, contre le
totalitarisme islamique, dans un deuxième temps, après l’effondrement
du bloc soviétique.
Le prosélytisme religieux : les prédicateurs électroniques
Aux radios profanes se sont superposées une vingtaine de grandes
corporations radiophoniques religieuses disposant de moyens financiers
et techniques sans équivalent dans les deux tiers des pays de la
planète, dont les motivations ne paraissent pas toujours répondre à des
considérations exclusivement philanthropiques.
S’appliquant à porter quotidiennement la « Voix du Seigneur »
à travers le monde dans l’espoir problématique de gagner de nouvelles
ouailles à la cause de leur propre dieu, ces prédicateurs électroniques
nourrissent une prédilection particulière pour les foyers de tension
(Sud du Liban, Sud du Soudan) et les minorités ethnico-religieuses des
pays fragilisés par les dissensions intestines (Arméniens, Kurdes,
Berbères) et, depuis l’invasion de l’Irak, en 2003, pour le nord
kurdophone irakien. Tel est le cas de IBRA Radio (International
Broadcasting Radio) qui anime au Moyen-Orient vers le Sud du Liban et
la zone frontalière libano-israélienne une antenne locale onde courte
pour les émissions de la station High Adventure alors que le Sud du
Soudan, peuplé de chrétiens et d’animistes en rébellion contre le
gouvernement islamique de Khartoum, est alimenté par les programmes de
“Radio Elwa”, dirigée depuis Monrovia (Libéria) par des missionnaires
anglo-saxons.
Au premier rang de ces corporations radiophoniques se place Trans World
Radio (TWR), suivie d’Adventiste World Radio (AWR), FEBA Radio, IBRA
Radio, WYFR-Family Radio, Monitor Radio et Nexus IBD. À l’exception de
Radio Vatican (1555 KW, 36 fréquences, 33 langues) et d’une minuscule
radio orthodoxe, Radio Trans Europe, toutes les grandes radios
religieuses sont d’inspiration anglo-saxonne.
Toutefois par son ampleur et ses capacités, Trans World radio (TWR)
constitue la première radio planétaire transfrontière de surcroît
religieuse. Pionnière en la matière, TWR assure des émissions en 100
langues dans des idiomes négligés par les majors occidentales, dont
elle apparaît dans les nouvelles terres de mission, les zones
d’évangélisation d’Afrique et d’Asie, comme un utile instrument
d’appoint. Disposant de neuf relais terrestres dont cinq en Europe
(Albanie, Monaco, Pays-Bas, Chypre et Russie) deux en Asie (Ile de Guam
et Sri Lanka) un en Afrique (Swaziland) et un en Amérique latine
(Uruguay), TWR gère les émissions des trois sites méditerranéens
(Albanie, Monaco et Chypre) depuis Vienne (Autriche) et aligne, rien
que pour l’Europe, une puissance substantielle (1500 KW, 14 fréquences
et des émissions en 30 langues), supérieure à bon nombre de radios
occidentales. Vers la rive sud de la Méditerranée, TWR assure des
émissions en 21 langues dont le Kurde, le Berbère, ainsi que les
langues des pays méditerranéens. À Chypre, à la suite des programmes de
RMC Moyen-Orient et à partir des antennes de la radio
française [14], TWR assure des émissions religieuses nocturnes en
trois langues (Arabe, Farsi, Arménien) sur ondes moyennes en direction
des principaux pays musulmans. À travers les sites de Remoules (Sud de
la France) et de Cap Greco (Chypre), grâce à sa coopération avec RMC
France et RMC-MO, TWR jouit d’un avantage incomparable celui d’émettre
en ondes moyennes lui assurant un bon confort d’écoute dans une zone
qui abrite le centre historique de l’Islam et les principales réserves
énergétiques mondiales. Deux autres radios religieuses participent de
ce verrouillage médiatique : Adventist World Radio (AWR) et FEBA
(Far East Broadcasting Association-Missionary) : Adventist World
Radio dispose, pour sa part, pour l’Europe de 16 fréquences pour des
émissions en 17 langues dont l’arabe (5 heures), l’anglais (6 heures
dont 3 vers le Moyen-Orient), le français (5 heures en direction du
Maghreb et de l’Afrique), le Farsi (2H), l’Urdu et le Hindi (2 heures
chacun).
À titre indicatif, les radios religieuses anglo-saxonnes assurent 9 000
heures de programmes par mois, soit près de 10 fois plus que Radio Le
Caire, le principal vecteur arabe du plus grand pays arabe, l’Égypte,
qui abrite la plus forte densité de population (75 millions). En
comparaison, The Friend of Israël Gospel Ministry, Église baptiste
états-unienne, diffuse des émissions en faveur d’Israël sur 700
stations états-uniennes et publie la revue Israël My Glory dans 151
pays, collectant, rien qu’en 2005, des dons d’un montant de 8,5
millions de dollars en faveur de l’État hébreu [15].
À journées faites, sans interruption, et rien qu’en Méditerranée, pas
moins de 2500 KW diffusent des programmes sur une vingtaine de
fréquences dans toutes les langues du puzzle humain de la sphère
arabo-musulmane, sans parler naturellement de Radio Vatican, la radio
officielle de la chrétienté catholique. Relayant en programmes
religieux les émissions profanes des vecteurs internationaux, les
médias des grandes corporations religieuses optimisent ondes et
fréquences saturant comme pour l’aseptiser de toute pollution
anti-occidentale l’espace hertzien au point de donner l’impression à un
passager d’un vol de nuit d’être propulsé aux confins du Paradis, bercé
par Le Cantique des cantiques. Longtemps avant l’émergence des fedayins
palestiniens dans le paysage arabe, bien longtemps avant Oussama Ben
Laden, bien des décennies avant la désignation du « péril
islamiste » comme la menace majeure du XXIe siècle,
quotidiennement, invariablement, inlassablement, telle une symphonie
pastorale s’élançant des îles de la Méditerranée vers l’espace
arabo-musulman, les incantations divines de la liturgie occidentale
avec une méticulosité monacale.
En tout temps, en tout lieu, en toute langue, l’aspersion est continue,
l’intensité diluvienne. Sans exception, toutes les îles au nom si
évocateur de paradisiaques vacances : Chypre, Malte, Rhodes, la
Crête, la Sicile, toutes sont mobilisées pour prêcher la bonne parole.
Toutes y compris le promontoire de Gibraltar et la sérénissime enclave
de Monaco. De quoi combler d’aise le souverain marocain très
sourcilleux sur les croyances de ses fidèles sujets, justifier les
imprécations des Algériens contre le parti de l’étranger ou celles des
théologiens de Qom contre le « Grand Satan états-unien » ou
celle des islamistes salafistes sur « une nouvelle croisade
occidentale ». Ainsi se nourrit l’imaginaire collectif des
populations exacerbées.
René Naba
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